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Où va la Juve ?

Distancée en championnat, éliminée honteusement de la Ligue Europa, sortie de la Coupe d’Italie, la Juventus de Turin continue son chemin de croix après une saison 2009/2010 déjà très décevante. Comment expliquer cette crise latente ? La Vieille Dame est-elle définitivement larguée ?

A reculons…

Avant l’affaire du Calciopoli révélée en 2006 qui conduira à l’inculpation du Directeur Général, Luciano Moggi, et surtout à la rétrogadation du club en Serie B, il convient de rappeler que la Juve régnait alors sur le football italien, voire mondial. Double champion d’Italie 2005 et 2006 (titres qui lui seront ensuite retirés) sous les ordres de Capello, le club piémontais arborait alors l’une des meilleures équipes de son histoire. Voyez un peu : Buffon – Zambrotta, Thuram, Cannavaro, Chiellini (Balzaretti) – Camoranesi, Emerson, Vieira, Nedved – Del Piero, Trezeguet (Ibrahimovic). Cinq de ces joueurs participeront d’ailleurs au sacre mondial de l’Italie en 2006.
Intervient alors la descente aux enfers. Durant l’été 2006, la Juve est successivement reléguée en Série C, puis, après appel, en Série B avec une pénalité de 17 points ramenée finalement à 9 points. Une grande partie de l’équipe fait alors ses valises. Ibrahimovic et Vieira filent à l’Inter Milan. Zambrotta et Thuram à Barcelone. Cannavaro, Emerson et Capello au Real Madrid. L’avenir du club s’assombrit et les plus pessimistes misent sur longue période de disette avant de revoir la Vecchia Signora tutoyer les sommets.
Ça sera plus rapide que prévu. Sous l’impulsion du nouveau président Giovanni Cobolli Gigli et surtout de Didier Deschamps, la Juve repart au combat et s’attaque à cette rugueuse Série B. L’équipe est un savant mélange entre expérience et jeunesse. Les stars Buffon, Camoranesi, Nedved, Del Piero et Trezeguet, restées au club, encadrent une jeune classe pleine de talent emmenée par Marchisio, Balzaretti ou Palladino. Le 19 mai 2007, les Turinois l’emporte sur le terrain de l’Arezzo (5-1), termine champion et, surtout, remonte en Série A, un an après leur descente.

Le duo Del Piero - Trezeguet

Malgré le départ de Deschamps, la Juve, conduite à présent par Claudio Ranieri, réalise une saison très prometteuse pour son retour parmi l’élite. Elle se base sur une équipe homogène et complémentaire renforcée par l’arrivée de quelques joueurs d’expérience, dont Iaquinta, Salihamidzic, Sissoko et Grygera mais aussi de quelques jeunes à l’instar de Nocerino et Molinaro. Del Piero et Trezeguet réalisent une saison exceptionnelle, marquant respectivement 21 et 20 buts, devenant ainsi les meilleurs buteurs du championnat. Le club termine troisième et se qualifie pour la Ligue des Champions.

La Juve croit en son retour au premier plan et attend impatiemment cette saison qui doit être celle de la confirmation. Le club pense réaliser un gros coup sur le marché des transferts avec l’arrivée du buteur brésilien de Palerme, Amauri, pour plus de 22 millions d’euros. En revanche, il se sépare de quelques unes de ses jeunes pousses prometteuses dont Nocerino, Palladino et Criscito.  Les Turinois passent la phase de poules de la Champion’s League avec notamment un Del Piero des grands soirs dans la double confrontation contre le Real Madrid. Malheureusement l’histoire s’arrête en 8ème de finale face à Chelsea. En championnat, la Vieille Dame termine 2ème mais la fin de saison est entachée par le remplacement de Ranieri par Ciro Ferrara à deux journées de la fin, après 7 matchs sans victoires.
La saison 2009-2010 démarre sous les meilleurs auspices. Cannavaro, revenu au bercail, Felipe Melo, et surtout Diego, le meneur de jeu brésilien, sont venus renforcer l’équipe. En coulisses, Jean-Claude Blanc a brigué la présidence. Le tournant de la saison intervient le 8 décembre. Le Juve ne doit pas perdre, à domicile, face au Bayern Munich pour passer en 8ème de finale de la Champion’s League. Résultat cinglant : 1-4. S’en suit 5 défaites en 6 matchs de championnat et le limogeage de Ciro Ferrara, remplacé par l’intérimaire Zaccheroni. Le club turinois termine sans gloire à la 7ème place, arrachant malgré tout une qualification en Ligue Europa.
Un nouvel entraîneur, Luigi Del Neri, un nouveau directeur sportif,  Guiseppe Marotta (tous deux venus de la Sampdoria de Gênes), un nouveau président, Andrea Agnelli, et surtout une quinzaine de nouveaux joueurs. Voilà le mercato d’été de la Juve. De quoi aborder l’édition 2010-2011 avec scepticisme.  Si le début de saison est prometteur, les résultats vont rapidement s’inverser. A partir du mois de décembre pour être plus précis. Les bianconeri sont éliminés de la Ligue Europa après six matchs nuls face à Manchester City, Lech Poznan et les Red Bull de Salzbourg. Affligeant. Et puis, c’est la dégringolade en championnat jusqu’à la 8ème place. Enfin, élimination en quarts de finale de la Coupe d’Italie à domicile face à l’AS Roma.

Les grandes valses

Ces deux dernières saisons marquent donc un net recul de la part du club piémontais après son retour au premier plan. On est assez loin du simple accident sportif ou d’une erreur de casting mais plutôt d’un vrai problème de fond. Là où la Juve aurait du prendre son envol, elle s’est crashée de manière inquiétante et durable.

Claudio Marchisio

Point central de la crise turinoise : le passage de la génération Nedved à la suivante. Les jeunes, notamment repérés et lancés par Deschamps, qui ont fait leurs armes après la relégation, ont été vendus alors qu’ils auraient dû marquer le renouveau des bianconeri. A l’exception de Marchisio, Chiellini et De Ceglie, les Nocerino, Palladino, Criscito, Balzaretti et Giovinco, présenté comme le nouveau Del Piero, n’ont pas suffisamment percé. Ou plutôt, le club ne les a pas laissés percer. Nuance. C’est là un des grands problèmes du football italien, en général, et de la Juve, en particulier. Les jeunes n’ont pas leur chance et doivent attendre longtemps avant de prouver leur valeur (souvent dans des clubs de seconde zone) alors que partout ailleurs ils sont lancés sur le pré de plus en plus tôt. Et même pour ceux qui semblent avoir réussi, ce n’est toujours pas gagné. Marchisio est ainsi souvent positionné à gauche, alors qu’il est bien meilleur en position centrale de relayeur. De Ceglie, souvent critiqué, est mis en grande concurrence avec Grosso et Traoré. Ces mauvais choix sportifs se reflètent également dans la gestion de certains joueurs dits « de club » à l’instar de Marchionni, Legrottaglie ou Cristiano Zanetti, qui, sans être fantastiques, étaient des joueurs fiables et utiles. Ils ont été progressivement écartés du groupe à l’image actuellement de Sissoko pourtant impeccable dès qu’il joue régulièrement.

Comment ne pas évoquer également le recrutement hasardeux et parfois incompréhensible de la Juve ? Un nombre effarant de joueurs transite à chaque mercato du côté de Turin. Petit tour d’horizon des arrivées de l’été dernier : Marco Storari (4,5M€), Leonardo Bonucci (15,5M€), Milos Krasic (15M€), Jorge Martinez (12M€), David Lanzafame, Alberto Aquilani, Leandro Rinaudo, Armand Traoré, Fabio Quagliarella, Simone Pepe et Marco Motta.  Ça fait un peu de monde pour créer une vraie équipe ! A ceux-ci, il faut rajouter les renforts du mercato d’hiver : Alessandro Matri, Andrea Barzagli et Luca Toni. En ce qui concerne les départs, même constat, il y a pléiade : Fabio Cannavaro, David Trezeguet, Jonathan Zebina, Christian Poulsen, Lorenzo Ariaudo, Christian Molinaro, Sergio Almiron, Albin Ekdal, Mauro Camoranesi, Diego, Sebastien Giovinco et cet hiver Nicola Legrottaglie. Bien trop de mouvements, avec, il faut le rappeler, un nouvel entraîneur, pour espérer être réellement performant cette saison. Et puis c’est aussi dans le choix même des joueurs que le bât blesse. Payer 12 million d’euros pour Jorge Martinez, 27 ans, est assez difficile à comprendre. Simone Pepe, en provenance de l’Udinese, est bien loin d’apporter un nouvel élan offensif. Barzagli et surtout Toni ne représentent ni des solutions d’avenir, ni des solutions miracles à très court terme au vu de leur forme et de leurs performances actuelles. D’ailleurs on s’interroge sur l’intérêt de recruter Toni alors que Trezeguet faisait encore partie du groupe il y a 6 mois…
Il ne faut pas nier non plus un manque évident de qualité sur le terrain. Depuis deux saisons, les bianconeri ont perdu les principaux joueurs qui la tenaient en haut de l’affiche. Camoranesi et Trezeguet, vieillissants, ont été poussés vers la sortie. Nedved a pris sa retraite. Buffon a longuement été absent sur blessure. Chiellini, si impressionant ces dernières saisons, paraît plus brouillon. Enfin Del Piero n’a plus ses jambes de vingt ans. Et pour les remplacer, les nouveaux arrivants ont fortement déçu. Diego en tête. Le milieu brésilien, si flamboyant avec le Werder Brême, est passé à côté de sa seule saison passée de l’autre côté des Alpes. Felipe Melo, autre brésilien, est très loin de son niveau affiché à la Fiorentina. Enfin, Amauri n’a jamais su prendre la place de Trezeguet et vient d’être prêté à Parme. Même si personne ne peut prétendre avoir anticipé les échecs de ces joueurs renommés, il faut bien reconnaître que la Juventus ne fait plus rêver et n’attire plus les meilleurs joueurs du monde. Comment ne pas voir dans les refus de Torres, Forlan, Dzeko et consorts un déficit d’attractivité sportive mais aussi économique ? Le football italien, notamment la Juve, n’a pas les moyens des championnats anglais et espagnols, qui, c’est vrai, fonctionnent encore plus à crédit.
Le comportement et les décisions des dirigeants sont aussi à pointer du doigt. Il faut d’abord souligner les différents mouvements dans l’organigramme. 3 présidents  et 5 entraîneurs en 5 ans, on se croirait au PSG ! Le choix des hommes est aussi sujet à discussion. Le duo actuel Del Neri – Marotta pose question pour un club de ce standing, habitué à gagner. Il peine, en tout cas, à incarner l’envergure nécessaire pour remettre à court terme le club sur le devant de la scène. Del Neri n’a jamais coaché une équipe de cette trempe et, devant la pression des résultats, cette inexpérience pourrait lui être coupable. Et puis du point de vue du jeu, il faut bien avouer que le constat est inquiétant. Le 4-4-2 cher à Del Neri a beaucoup de mal à se mettre en place et souffre clairement du manque de joueurs adéquats. Le côté gauche est à la peine aussi bien défensivement qu’offensivement, n’en déplaise à Grosso ou Pépé. L’équipe manque aussi cruellement de réalisme surtout depuis la blessure de Quagliarella. Enfin, il faut bien relier les choix sportifs à l’encadrement turinois. Le recrutement en priorité avec ces nombreux mouvements mais aussi sur la forme. 3 joueurs sont arrivés en prêt avec obligation d’achat en fin de saison, ce qui plombe déjà le recrutement de l’été prochain.

Quelles perspectives ?

Les plus pessimistes pourraient affirmer très clairement qu’une longue traversée du désert attend la Juve. Déficit de talent, faiblesse dans le jeu, manque de moyens, entraîneur inexpérimenté (à ce niveau) et menacé, retraite imminente du monument Del Piero… Les indices ne manquent pas.
Toujours est-il qu’il existe quelques motifs d’espoir pour les Turinois.
Tout d’abord parce que la tête du club paraît mieux équilibré et plus pertinent. Le retour d’un Agnelli à la tête des Bianconeri rappelle les plus belles années et surtout incarne les valeurs, l’ambition et l’image de la Vieille Dame. Avec Jean-Claude Blanc, qui est au cœur du projet de la nouvelle Juventus, notamment le stade, ils forment un duo plutôt complémentaire.

Le nouveau stade de la Juventus

Ce stade justement, doit préfigurer le futur sportif et économique du club. Depuis le Mondiale 1990, aucun aménagement au niveau des stades n’a été fait en Italie. Le pays présente des infrastructures indignes du niveau de son football. Il est largement à la traîne par rapport à ses voisins allemands, anglais, espagnols et même français. La Juve sera donc le premier club à se doter d’un nouveau stade (41 000 places) d’ici la saison prochaine. Après le centre technique de Vinovo inauguré en 2006, il marque le tournant que prend le club en termes d’infrastructures. Il doit lui permettre de passer dans une nouvelle dimension, celui du football moderne à l’image du Bayern ou d’Arsenal qui bâtissent leur business plan autour de leur stade.  Un centre commercial va être construit à ses abords, ainsi que de nouveaux bureaux. Cette zone sera active sept jours sur sept grâce à des espaces dédiés au shopping, au bien-être, à la culture, à l’art, aux soins de beauté, au fitness, à des espaces ludiques et à des musées… Bref un stade moderne, à l’opposé du vieillissant Stadio Delle Alpi !

Et puis, le plus important, le terrain. Certes, on peut déplorer un manque de stabilité et de cohérence dans les recrues turinoises, mais il ne faut pas occulter les bonnes pioches du club. L’arrivée de Bonucci, associé à Chiellini, représente une vraie solution d’avenir. Il forme d’ailleurs régulièrement la défense de la Squadra Azzura. La venue d’Aquilani, excellent au côté d’un récupérateur plus physique (Sissoko ou De Melo), apporte une vraie plus-value technique. Autre néophyte, le serbe Krasic, a réalisé un superbe début de saison avant de baisser de pied à l’image toute l’équipe. Il n’est pas encore l’égal de Nedved, comme il est souvent présenté, mais possède un vrai potentiel de perforation et de créativité tout en ayant encore une réelle marge de progression. Enfin, dernière recrue en date en provenance de Cagliari, l’attaquant italien Alessandro Matri est certainement LE bon coup de ce mercato. Il pourrait former avec Quagliarella un duo d’attaque prometteur.
Malheureusement cela ne suffit pas pour espérer un futur proche radieux. On a souvent entendu les dirigeants de la Juve parler de « temps ». A raison. Il faut effectivement du temps pour rebondir après ce qu’a connu le club. Malheureusement, il en a perdu en route et semble se cacher derrière cette transition. Si les choix sportifs avaient été du même acabit que ceux structurels alors la Juve serait bien plus avancée dans son tableau de marche.
La fin de saison sera très importante. Une nouvelle non qualification en Ligue des Champions pourrait plonger encore un peu plus le club dans ses doutes, pousser le duo Del Neri – Marotta vers la sortie et inaugurer le nouveau stade dans de bien mauvaises conditions. Pourtant Beppe Marotta conserve publiquement son optimisme : « Le nouveau stade apportera des rentrées d’argent importantes et le club les consacrera en grande partie aux salaires des joueurs. En cette première année de renouvellement, nous aurions dû miser sur d’autres aspects. Mais à partir de la saison prochaine, nous penserons à des arrivées importantes. Très vite, la Juve gagnera à nouveau ». Le club ne semble donc pas parti pour se stabiliser et penser au jeu. Pas sûr qu’il retrouve la victoire si vite que cela…
MR.
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6 réflexions sur “Où va la Juve ?

  1. Je pense que, pour se sortir de cette impasse, la Juventus ne doit s’en remettre qu’à la patience et à une certaine stabilité. Quelques éléments de l’équipe peuvent représenter l’ossature d’une belle équipe dans quelques années (cf fin d’article avec Bonucci-Chiellini, Aquilani, Krasic et la doublette Quagliarella-Matri). Des recrues bien senties et pas trop nombreuses chaque année, juste histoire de faire quelques retouches et améliorer le sportif pas à pas, me semblent être la meilleure façon de faire retrouver les sommets à la Vieille Dame.

    • Je suis d’accord avec toi Xavier. De la patience, du bon sens et un zeste d’ambition sont les seuls moyens pour que la Juve remonte la pente et redevienne compétitive d’abord en Italie puis sur le plan européen.

  2. La Juve dans cette folie du football a toujours représenté un lieu de modération, d’une gestion saine que le scandale est venu largement écorné. A elle de retrouver un semblant de sérénité pour retrouver les premiers plans sans tambours ni trompettes comme elle le faisait avant: dans l’efficacité.

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